Un moment

J’ai vu les feuilles changer de couleur et rougir, annonçant sans le savoir l’automne à venir et, dans ce ciel bleu limpide traversé par quelques avions, la mort est soudain revenue capter mon attention. Moment de lucidité portant en apesanteur une conscience souvent détachée de la possibilité de mourir, et qui, tout à coup et sans avoir rien vu venir, se souvient qu’aujourd’hui ou demain tout peut finir. Sans crier gare et simple spectateur, on marche sur le fil du faire trop ou pas assez, du vivre intensément et mourir jeune ou se retenir et viser une incertaine éternité. Tel est le dilemme de l’existence, succession de moments de conscience qui, sans prise sur la suite des actions, se conclut toujours par une grande souffrance. Une douce musique mélancolique, ouvrant les portes à mes sensations, me donne envie de vivre plus fort avant que la finitude me rappelle à la raison. Un jour après l’autre, sans regarder trop loin devant, et chérir ces petits moments qui nous permettent de rêver. Et quand tout s’obscurcit car cela arrive, se dire que la souffrance est comme un paysage : elle change de tons, de couleurs et de plumage. Avec les saisons. Elle fait partie du monde et reviendra à chaque révolution. Elle peut devenir une amie ou un poids plus lourd que de raison. Mais à chaque fois qu’elle se présentera sur le pas de ta maison, tu auras le choix de l’accueillir, de lui sourire, et de l’inviter dans ton cocon. Car en fin de compte, c’est à nous que revient le choix de souffrir ou de laisser vivre nos émotions. 

Sans issue

« Maintenant, je vous demande: que pouvez-vous attendre de l’homme, s’il est une créature douée de qualités aussi bizarres? Mais couvez-le de tous les biens du monde, noyez-le dans le bonheur la tête la première, pour qu’il ne reste que des petites bulles à glouglouter à la surface de ce bonheur, comme sur une mare; donnez-lui une suffisance économique telle qu’il ne lui reste absolument plus rien à faire, sinon dormir, manger de la brioche et s’agiter, l’histoire du monde ne s’arrête pas – lui, l’homme, je veux dire, une seconde plus tard, par pure ingratitude, par pur désir de nuire, il vous fera une entourloupe. Il ira jusqu’à remettre sa brioche en jeu et se souhaitera, exprès, les bêtises les plus catastrophiques, la plus antiéconomique des absurdités, dans le seul but de mélanger à toute cette raison si positive son élément fantastique fatal. »

Dostoïevski – Carnets du sous-sol.

Lettre n°2

Cher camarade,

De l’eau s’est écoulée depuis que je t’ai écrit cette dernière lettre. Ne m’en veux pas, j’ai été bien occupé à remonter des abîmes de mon âme, et j’en suis épuisé. J’ai beaucoup observé le monde depuis ma fenêtre, sans pouvoir le sentir ni le toucher, sans être en mesure de me mélanger aux Autres. Aujourd’hui, j’ai très peur. Partout je vois les mauvaises intentions, les mensonges, l’absence de courage, l’égoïsme et le manque d’éthique. Est-ce que ma vision du monde est déformée ? Suis-je le seul à voir le déclin des civilisation occidentales, celui des gouvernements et des consciences ? Qu’est-ce qui justifie autant de haine, de débats sans issues, de joutes sans vainqueurs ? N’avons-nous rien appris de l’histoire ?

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