Lettre n°2

Cher camarade,

De l’eau s’est écoulée depuis que je t’ai écrit cette dernière lettre. Ne m’en veux pas, j’ai été bien occupé à remonter des abîmes de mon âme, et j’en suis épuisé. J’ai beaucoup observé le monde depuis ma fenêtre, sans pouvoir le sentir ni le toucher, sans être en mesure de me mélanger aux Autres. Aujourd’hui, j’ai très peur. Partout je vois les mauvaises intentions, les mensonges, l’absence de courage, l’égoïsme et le manque d’éthique. Est-ce que ma vision du monde est déformée ? Suis-je le seul à voir le déclin des civilisation occidentales, celui des gouvernements et des consciences ? Qu’est-ce qui justifie autant de haine, de débats sans issues, de joutes sans vainqueurs ? N’avons-nous rien appris de l’histoire ?

Nous creusons des tranchées pour nous protéger des avis opposés, tranchées que nous remplissons de cadavres jusqu’à ce que, remplies à ras-bord, nous décidions de signer la fin des hostilités sur ce trou rebouché, en piétinant les corps sans vie d’âmes innocentes.

Partout je ne vois que du blanc ou du noir, des espaces occupés par des personnes pétries de certitude là où il ne faudrait que des remises en question. Il n’y a plus d’alternative : soit vous êtres pour, soit contre, mais le consensus, le débat constructif ne font plus partie des outils des peuples. La liberté d’expression ne doit plus être offensante ?! Mais à quoi bon parler alors si on ne peut croiser le fer avec un adversaire idéologique ? La contradiction n’est plus tolérée. Elle fait peur. Elle obligerait chacun à revoir sa conception du monde et à s’ouvrir à celle de son voisin. Est-ce si compliqué que cela de changer d’avis ? Est-ce ma prise de position ponctuelle qui définit mon identité ? Est-ce qu’avoir tort détruirait mon être, saborderait ma vie et m’obligerait à fuir le regard des autres ? Pourquoi s’attacher si fortement à des croyances ?

Je sais bien que l’être humain a besoin de repères, d’un socle de valeurs et d’une certaine dose de certitudes. Mais vouloir toujours imposer sa vision du monde sans comprendre, sans discuter, sans s’ouvrir, en quoi cela peut-il être une chose bonne ?

Car n’oublions pas que c’est l’Homme qui donne sa valeur au monde, là où l’Univers se contente d’exister. A l’échelle de la planète, il n’y a pas de vérité, et la vérité est qu’il n’y a qu’une planète. Et nous l’habitons tous, et nous l’habiterons jusqu’à ce qu’elle soit détruite ou que nous la détruisions.

Et comme chacun s’accroche à ses certitudes, il semble que nous la détruirons plus vite que prévu.

Je ne suis pas optimiste. Je pense que les décennies à venir seront horribles : des conflits croissants pour les ressources, des états en péril, des Hommes abrutis par les médias et l’information pléthorique, des changements climatiques conduisant à des bouleversements géographiques et géopolitiques majeurs.

Mais ce n’est pas pour autant qu’il ne faille rien faire. Car le nihilisme est une position confortable, le choix du peureux, sauf si le raisonnement est poussé jusqu’au bout, comme l’a creusé Dostoïevsky. 

Il n’y a pas que blanc ou noir, il y a toutes les nuances de gris qui décrivent la possibilité du consensus et de l’amélioration. Accepter, améliorer ou quitter sont toujours les options disponibles. Alors qu’accepter et quitter semblent les solutions les plus faciles et claires, il faudrait définir ce que signifie améliorer dans le monde actuel. Vers quel idéal tendre, quel but ? 

La diminution de la souffrance universelle. 

Chaque action entreprise à toute échelle doit tendre vers la diminution de la souffrance universelle. Même la technologie doit être asservie à cet objectif. Car elle n’est pas une solution en soi, juste un moyen. La technologie a progressé mais la gratitude, le bon sens, l’empathie, et toutes ses caractéristiques qui font de l’Homme un être à part entière n’ont pas participé à l’aventure. Nous avons la possibilité d’entrer en contact avec l’autre bout de la planète mais nous sommes bien incapables de tendre la main pour relever un sans-abri et l’inviter à manger un morceau. 

Cachés derrière nos écrans, nous sommes passés maîtres dans l’art de commenter sans savoir et sans agir. Nous attendons que notre voisin se décide à résoudre nos problèmes à notre place, et s’il ne le fait pas assez vite, il sera voué aux gémonies sur les réseaux sociaux. On ne fait pas, mais on se permet quand même de donner son avis.

Malheureusement, pour les générations actuelles et celles à venir, ce temps indolore de l’inaction ou du travail détaché des besoins fondamentaux de l’Homme va toucher à sa fin. Bientôt, il faudra remettre les mains à la pâte parce qu’il n’y aura plus assez d’énergie pour alimenter tous les ordinateurs et les smartphones. Il va falloir retourner travailler au champ (ou ce qu’il en restera) pour se nourrir. Et ranger pour de bon les albums de voyage tout juste achetés.

Il y aura des larmes, il y aura des choix cornéliens.

Sauf si le monde change.

Aujourd’hui.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s