Lettre n°1

Chère connaissance,

Je t’écris aujourd’hui en cette première semaine de liberté retrouvée. Rien n’a vraiment changé à bien y penser. Je suis toujours assigné à résidence pour le travail mais maintenant je peux sortir sans justificatif.

Ce qui a clairement changé est l’état de mon esprit. J’ai retrouvé des niveaux d’anxiété que je n’avais pas connus depuis plusieurs années. Tout ce travail d’introspection, de méditation, d’apprentissage, tout cela a disparu en une cinquantaine de jours. Un brouillard épais est apparu dans mon cerveau. Je n’arrive pas à me projeter sereinement, ni à planifier, j’ai peur du futur, mes humeurs sont souvent exécrables… Je ne me reconnais plus. 

Cependant, techniquement, rien n’a changé. J’ai toujours un travail, mes proches se portent à merveille, j’ai de quoi me loger, boire et manger à ma faim. Et pourtant, j’ai l’impression de vivre dans les ténèbres, tournant en rond mains devant à la recherche d’un mur pour me guider ou me reposer. Aucune lumière, aucune échappatoire.

Moi qui étais sociable et extraverti, je suis devenu agoraphobe. A avoir été au calme et à l’abri de tous les bruits du monde pendant tout ce temps, l’idée de devoir sortir me fait me liquéfier. Et quand je suis dans la rue, tout m’affecte. Les bruits des voitures qui ont réapparu me dérangent, les remarques teintées de mauvaise humeur des gens me font souffrir, la pauvreté en apparition m’emplit de honte. Je n’ai qu’une envie, c’est de rentrer, fermer les portes et retourner comme un ascète dans son havre de paix et de silence, et ne jamais en ressortir. L’isolement amplifierait-il la lâcheté ?

Depuis quelques jours, le monde frémit de nouveau. Enfin, le monde de l’Homme. Car les oiseaux n’ont par exemple jamais arrêté de chanter, ils ont reconquis des espaces nouveaux en ces temps de confinement – ou peut-être ont-ils toujours été ici mais je n’avais jamais pris le temps de regarder.

J’ai l’étrange impression que tout a été effacé de mon cerveau : comme si j’avais oublié les bases d’une vie saine et sereine. Tout n’a jamais été si bien et pourtant je ne me suis jamais senti si mal.

Alors, pour conjurer ce mauvais sort, j’ai décidé de transcrire mes sentiments. Écrire pour revivre et donner au passé les pages contenant ces mauvais souvenirs. Exorciser. Mettre des mots sur des émotions. Je commence ma thérapie ce soir, sous une pluie battante qui vient nettoyer les crasses accumulées sur mon esprit au cours des dernières semaines. Je me sens déjà mieux.

Une ambulance passe à toute allure : à l’arrière est allongé le souvenir de ce passé récent en phase terminale. Paix à son âme.

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