Idées pour la vie – n°5

Considérer notre plus profonde angoisse comme un incident sans importance, non seulement dans la vie de l’univers, mais encore dans celle de notre âme, c’est le début de la sagesse. Le penser pleinement au beau milieu de cette angoisse, c’est là la sagesse totale. Au moment où nous souffrons, la douleur humaine nous parait infinie. Mais la douleur humaine n’est pas infinie, car rien d’humain n’est infini, et notre douleur ne possède pas d’autre valeur que d’être la nôtre.
Que de fois il m’est arrivé – sous le poids d’un ennui qui paraît proche de la folie, ou d’une angoisse qui paraît plus vaste qu’elle encore – de m’arrêter net, hésitant, avant de me révolter, et d’hésiter, m’arrêtant net, avant de me diviniser. Douleur d’ignorer ce qu’est le mystère du monde, douleur de ne pas être aimé des autres, douleur de subir l’injustice, douleur de sentir la vie peser sur nous, nous étouffant, nous emprisonnant, douleur des rages de dents, des pieds pris dans des chaussures trop étroites – qui saurait dire laquelle de toutes ces douleurs est la plus forte, en nous-mêmes, à plus forte raison chez les autres, ou chez les êtres vivants en général ?
Certains de ceux qui me parlent et m’entendent considèrent que je suis une âme insensible. Je crois pourtant être plus sensible que la grande majorité des gens. Ce que je suis, en fait, c’est un être sensible qui se connaît bien et qui, par conséquent, connaît bien la sensibilité. Ah ! non, il n’est pas vrai que la vie soit douloureuse, ou qu’il soit douloureux de penser à l’existence. La vérité, c’est que notre douleur n’est grave et sérieuse que lorsque nous prétendons qu’elle l’est. Si nous restons naturels, elle passera comme elle est venue, et se flétrira tout comme elle a poussé. Tout est néant, y compris notre douleur. J’écris tout cela sous l’oppression d’un ennui qui semble déborder de toutes parts, ou avoir besoin d’un lieu plus vaste que mon âme pour y tenir à l’aise ; sous une oppression de tous et de tout, qui me prend à la gorge et me rend fou ; d’un sentiment physique de l’incompréhension générale, qui m’angoisse et qui m’écrase. Mais je lève la tête vers le ciel bleu et indifférent, je tends mon visage au vent et à son inconsciente fraîcheur, je baisse les paupières après avoir vu, j’oublie mon visage après avoir senti. Je n’en sors pas meilleur, mais différent. Me voir me délivre de moi. Pour un peu, je sourirais : non que je me comprenne mieux mais, étant à présent différent, j’ai cessé de pouvoir me comprendre. Très haut dans le ciel, comme un néant rendu visible, un nuage minuscule signe de sa blancheur un oubli de l’univers tout entier.
(427)

Fernando Pessoa – Le Livre de l’Intranquilité

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