Labyrinthe

L’individu tentait de se faufiler dans cette foule de travailleurs se dirigeant de bon matin vers leurs prisons respectives. Le froid commençait à s’installer sur cette partie du pays, forçant les visages à se cacher dans d’épaisses capuches ou sous des écharpes multicolores. Mais ces couches de vêtements laissaient toujours le miroir de l’âme bien apparent et l’on pouvait voir sans détour qu’il était vidé de toute sa lumière.

Ce flot difforme d’individus apparaissait et disparaissait chaque jour, toujours selon une routine bien établie. Si vous passiez avant 8h le matin, vous aviez encore un peu d’espace pour vous mouvoir. Mais, passée cette heure, les rues se chargeaient subitement et il devenait difficile de marcher à un rythme normal. Il fallait même régulièrement redoubler d’attention pour éviter les êtres au comportement robotisé qui n’en avaient pas. Automatique. Comme une horloge suisse huilée tous les jours par un nombre de besoins plus ou moins réels. Une fois que l’individu avait mis le pied dans l’engrenage, il était trop tard. L’argent appelait l’argent. Il fallait en « gagner »pour vivre, puis vivre pour en gagner et pouvoir continuer à vivre. Il avait créé sa psychologie, sa philosophie, sa bulle, ses propres règles. Il était devenu valeur. Il conditionnait la vie. L’individualité passait alors au second rang; on parlait désormais de ressources humaines. Des ressources pour en amasser d’autres. Des ressources interchangeables qui pouvaient être remplacées en un claquement de doigts, sans au revoir ni merci, sans se soucier des conséquences pour la personne et son environnement. Et cela, les individus eux-mêmes l’oubliait. Ils sacrifiaient leur conscience et leur vie pour une cause ou une entreprise qui ne voyait en eux qu’une paire de mains connectée à une boîte à penser. Un moyen pour une fin. Pas une fin en soi. Et souvent une fin déconnectée de l’être profond de celui qui participe à sa réalisation.

C’est un piège terriblement efficace que celui de la soumission librement consentie. Au début on vous fait miroiter que c’est la seule solution possible et vous finissez par y croire car on ne vous présente pas d’autres options. Le piège est d’autant plus efficace qu’il est mondial et concerne tous les individus. Tout a été bâti comme un labyrinthe sans issue dans lequel vous vous baladez, explorant ce que vous pensez être des chemins différents mais qui tous reviennent au centre du jeu. Et vous ne levez jamais la tête, ne voyant pas le ciel au-dessus de vous, bleu, clair, infini. Entre ce ciel et vous, des miradors, posés au sommet des murs du labyrinthe. Et à l’intérieur quelques individus armés qui dictent les règles et s’assurent qu’aucune tête ne dépasse. La grande différence est qu’ils peuvent s’échapper de leur petite cabane par un escalier dérobé pour aller profiter du monde qu’ils ont créé. Alors que vous, les rares moments de repos arrivent quand, au détour d’un couloir, vous tombez sur un petit parc aménagé au centre du labyrinthe : un petit jardin avec une fontaine en son centre, quelques bancs et une ribambelle de fleurs, mais qui sentent le plastique. Un écriteau vous invite à vous asseoir, ce que vous faites. Après quelques minutes, un autre individu s’avance vers vous, vous proposant de dépenser l’argent durement gagné en lui achetant quelques glaces, ce que vous faites également. Profitant enfin d’un moment de repos, vous observez des enfants jouer autour de la fontaine, leur innocence, leur envie de vivre, leur énergie. Au fond de vous, vous regrettez cette période et prenez presque pitié pour ces petits êtres inconscients de ce qui les attend. Mais vous ne faites rien, et puis votre glace fond, il faut se dépêcher de la finir. D’autant plus que votre temps assis est limité. Un décompte sur une petite horloge placée dans un coin du parc vous rappelle à cette réalité : dans quelques heures, il faudra se lever et continuer à déambuler dans le labyrinthe, sous peine d’être éjecté manu militari. Finalement vous vous levez et repartez pour une semaine, gardant en mémoire quelques images de cette fontaine et de ces enfants joyeux qui vont aider à garder vos illusions bien au chaud. C’est important. L’hiver s’annonce froid.

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