Sur les adieux

Lettre morte au fond d’une autre malle, dans un autre grenier. Propos difficiles.

Chers parents, chers frères, chères sœurs, chers amis, chers autres,

Certains disent qu’il est nécessaire de planifier sa mort pendant que l’on est encore bien vivant. Je me suis dit qu’écrire une petite lettre sur ma propre vision des choses aiderait peut-être à clarifier certains points, d’abord avec moi-même et ensuite avec les êtres qui ont croisé un jour mon chemin.

J’ai beaucoup réfléchi au sens que je souhaitais donner à ma vie durant toutes ces années, à ce que j’aimais faire ou bien encore à la personne que j’aurais aimé devenir. J’ai cherché à créer des valeurs auxquelles m’accrocher, autre chose que ces notions de bien et de mal arbitrairement définies par une société avide de repères. J’ai fait la généalogie de ma morale et ai longtemps essayé de trouver une valeur universelle qui m’aiderait à choisir une direction à la croisée de plusieurs chemins, guidant mes actes dans des moments de doute.

Finalement, cette valeur suprême, pour moi, c’est la vie. Préserver la vie de tout être qui souhaite continuer à exister. Se battre pour elle. Mais avec une nuance notable. Je pense que chacun est libre de disposer de sa propre vie, de choisir de rester ou de partir, en connaissance de cause, et en pleine conscience. C’est la seule chose que l’être humain possède vraiment. Il n’a pas choisi, mais il l’a, et il devrait pouvoir en disposer. Evidemment, cela peut susciter de vives protestations. Et justement, ces protestations sont celles de personnes qui se soucient trop de la vie de l’autre, souvent sans lui demander son avis ou le respecter. Celui qui décide n’a généralement pas peur pour l’autre, il a peur pour l’image qu’il a de l’autre et le confort psychologique apporté par son existence, par sa présence. Les larmes versées à la perte d’un être cher n’ont aucun effet sur la personne qui s’en est allée ; elle, elle ne reviendra pas. Mais deux choses sont mortes à ce moment : la personne et sa présence matérielle ou immatérielle dans l’existence de ceux qui restent.

On pourra également se demander comment s’assurer que la personne qui souhaite mettre des conditions à la poursuite de son existence soit certaine de son choix, consciente et lucide. C’est une question ardue, mais qui pourrait avoir une réponse mûrie, pensée tout au long de la vie. Prenons l’exemple d’un accident grave qui prive une personne de locomotion et la plonge dans un coma prolongé. Qui dans ce cas prend la décision de continuer ou d’arrêter les soins ? La personne n’a plus son mot à dire et, avec un peu de chance, n’a jamais laissé aucune consigne nulle part. Pourquoi ne pas alors, tout au long de la vie, une fois par an avec la feuille d’impôts, demander à chaque personne ce qu’elle ferait en cas d’invalidité ou de coma prolongé, et le stocker sur sa carte de santé ou dans un dossier médical ? Une case à cocher, un paragraphe explicatif, un historique détaillé ? Et chaque année la possibilité de revenir sur son choix ?

En ce qui me concerne, la réponse est claire : si je suis dans l’incapacité de rire, sourire, de manger seul, de courir, nager, chanter, voyager, voir le soleil et la lune, m’allonger dans l’herbe les soirs d’été et regarder les étoiles, alors je préfère tout arrêter. La vie n’est pas qu’un simple battement de cœur, surtout s’il est entretenu artificiellement. La vie, ce n’est pas respirer avec assistance simplement parce que d’autres ne veulent pas nous voir partir. Ce n’est pas leur vie. Ce n’est pas leur mort. Attendre ce n’est pas exister.

A défaut de ne pouvoir continuer comme avant, je préférerais arrêter.

Il y a beaucoup d’autres occasions qui pourraient conduire à une fin prématurée. La petite histoire du bateau qui coule et du canot de sauvetage avec un nombre de places limitées est l’un de ces exemples. Imaginez une centaine de personnes sur un ferry qui chavire, et une embarcation de secours qui ne comporte que 10 places. L’instinct de survie forcerait beaucoup de personnes à se battre pour monter à bord, quitte à sacrifier ceux qui ne peuvent grimper dans la chaloupe. Mais si je m’assieds et que l’on me demande ce que je ferais dans ce cas, me battre pour survivre ou couler avec le ferry, je ne saurais quoi répondre. Bien sûr, on pourrait vous forcer à penser à vos parents, apprenant la nouvelle de votre mort à la télévision, un commentateur disant : « il ne s’est pas battu pour sa survie ». Eh quoi ? Il s’agit encore de ma vie, d’un choix. Ce n’est pas manquer d’ego que de ne pas se battre, c’est peut-être au contraire avoir les idées claires et les envies arrêtées. Car dans ce cas, la vie reste la valeur principale, à la seule différence qu’il n’y en a plus d’une en jeu : la vôtre et une centaine d’autres, pour 10 survivants dans le meilleur des cas.

Il y a aussi ce dilemme moral dans lequel un train fonce à vive allure sur une voie ferrée. Deux échappatoires possibles mais sur une voie 5 personnes, et sur l’autre une seule personne. Des gens vont forcément mourir, c’est à vous de décider combien. Dans ce premier cas, la plupart choisit de sacrifier 1 personne ; un petit sacrifice pour préserver un nombre de vies plus élevé. Au tour suivant, les choses changent. Toujours le même nombre de personnes de part et d’autre mais l’individu assis seul sur la première voie est un membre de votre famille. Qui sacrifiez-vous ? Votre mère (ou votre père) ou le groupe de 5 inconnus ? Le choix devient tout de suite plus difficile. D’un point de vue purement utilitariste, il serait encore logique de sacrifier le plus petit nombre. Mais cela demanderait un détachement que beaucoup qualifieraient d’inhumain… Pourtant, il n’y a pas dans ce cas un choix plus inhumain que l’autre… Les deux ont des conséquences irréparables.

Il pourrait y avoir un point commun entre l’histoire du bateau et celle du train : si on avait demandé l’avis des personnes impliquées plus tôt dans leur vie, peut-être les sacrifices auraient-ils été « volontaires ». La différence, elle, réside dans le fait que dans un cas une personne étrangère au système intervient, qui doit choisir de laisser vivre ou non des individus n’ayant aucun mot à dire. Dans le cas du bateau qui coule, les gens ont le choix de se battre (même s’ils sont faibles ou mauvais nageurs) ou de céder leur place et se laisser mourir. Le choix, ou l’illusion du choix fait partie intégrante de la vie. Pourquoi cela ne s’appliquerait-il pas aussi dans le cadre de la fin de vie ? Sommes-nous plus conscients et sages de notre vivant?

Si un jour une mauvaise nouvelle vous parvient concernant mon sort, sachez que vous n’y pouvez rien, que vous n’aurez rien fait de mal. Si on a la possibilité de choisir comment conduire sa vie, alors pourquoi n’aurait-on pas celle de choisir comment et quand y mettre fin ?

Ce ne sera pas par désespoir
Ce ne sera pas par dépit
Ce ne sera pas demain
Et ce ne sera pas Lundi
Mais quand il fera trop noir
Que le jour égalera la nuit
Alors laissé seul sans espoir
De retrouver une vraie vie
J’aimerais vraiment pouvoir
Enfin quitter mes vieux habits.

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