Pourquoi

Il se dirigea vers le parc à bonne allure, espérant trouver un espace au calme près des arbres. La journée s’annonçait chaude et bientôt les places au frais seraient chères. A peine les barrières franchies, il se dirigea vers la gauche, passa un petit pont en bois coupant un ruisseau bien dégarni de son liquide puis se pressa vers une allée de peupliers. Les feuilles, complètement immobiles, renvoyaient une lumière épaisse et éblouissante. Ce Dimanche s’annonçait vraiment caniculaire. Qu’importe. Il avait tout le nécessaire de survie et comptait bien se reposer. Il s’installa au frais et commença sa lecture : aujourd’hui, le Livre de l’Intranquillité de Fernando Pessoa. Tout un programme.

Après une petite demi-heure, il entendit des pas approcher derrière lui. Prêtant l’oreille afin de savoir à quel énergumène il allait devoir dire de se taire, il comprit qu’un père et son fils venaient d’établir leur base pour la journée. Difficile pour lui de dire quel âge avait le jeune homme. Mais il n’avait pas envie de se retourner pour voir.

Dans les premiers temps, il prêta peu attention aux conversations et continua sa lecture. Après une dizaine de minutes cependant, la conversation pris une tournure qui attira son ouïe :

  • « Dis Papa, pourquoi est-ce que tu as mis ce pantalon troué pour venir au parc ?
  • C’est un pantalon comme les autres
  • Pourquoi il a des trous, il est vieux ?
  • Non, il était vendu comme cela.
  • Pourquoi alors ne pas avoir choisi un pantalon sans trous ?
  • Il n’y en avait pas. Et puis, c’est une question de style.
  • De style ? Pourquoi ? A quoi cela sert le style ?
  • C’est pour être bien vu.
  • Mais en hiver, avec des trous, tu auras froid, non ?
  • Je mettrai un autre pantalon.
  • Pourquoi ne pas en avoir un qui fasse été et hiver ? Cela éviterait d’en avoir un qui ne sert à rien.
  • Hum.

Le père s’arrêta de parler, ne sachant guère ce qu’il pouvait bien répondre de rationnel à quelque chose qui ne l’était guère. L’enfant, lui, continua :

  • Et pourquoi tu as acheté cette grosse voiture ?
  • Pour pouvoir t’emmener à l’école, faire les courses, aller au parc, en vacances.
  • Oui mais pourquoi une si grosse ? Une plus petite n’aurait pas été suffisante ?
  • Peut-être, si. Mais j’avais envie d’acheter celle-là.
  • Mais tu en avais besoin ?

Une nouvelle fois, le père ne sut quoi répondre. Evidemment, d’un point de vue utilité, une plus petite automobile aurait suffi. Mais il avait acheté ce qu’il y avait de plus gros avec la somme à disposition. L’enfant, lui, poursuivit son interrogatoire :

  • Et ce téléphone, il est cher, non ?
  • Oui, très. C’est pour cela que je te dis à chaque fois d’y faire très attention.
  • Mais tu ne téléphones jamais avec ?
  • Si, bien sûr. Pas souvent.
  • Mais si c’est pour téléphoner, pourquoi tu prends le plus cher alors que d’autres pourraient aller ?
  • Il a plus de fonctionnalités, et il est plus joli. Et mes collègues ont le même.
  • Mais il est très cher ?
  • Oui.

La conversation continua encore quelques minutes. L’enfant passa du téléphone à la maison qu’il trouvait bien grande pour une vie à 3, puis aux chaussures qu’il trouvait bien chères pour marcher dans l’herbe et enfin aux bibelots qui traînaient dans le garage mais n’avaient jamais servi. Après 10 longues minutes, le père changea légèrement de ton :

  • Arrête avec tes « pourquoi », il n’y a pas toujours de réponse.
  • Bah, répondit l’enfant, je voulais juste vérifier que tu savais pourquoi tu faisais ceci au lieu de cela. Je me demandais si tu le faisais pour toi ou pour les autres. A l’école on a eu une discussion sur les choses, et il a été dit que les gens baignaient dans l’accessoire, dans l’inutile. Que les gens possédaient des choses dont ils n’avaient pas besoin, dont ils ne se servaient pas, parfois par envie mais souvent pour faire comme tout le monde et paraître différent. A la fin, je me suis souvenu que le mot « pourquoi » était vraiment bien en fait : c’est un mot d’enfant qui force une réponse vraie, pour celui qui sait qui il est et dans quel but il agit. Quand je serai plus grand, j’ai décidé que je commencerais toutes mes phrases par « pourquoi ».

La conversation connut un nouveau blanc. Une légère brise salvatrice venait de se lever, faisant frémir les feuilles des peupliers et rafraîchissant une atmosphère pesante. Lui n’avait pas bien avancé sa lecture de Pessoa, mais était enchanté de ce qu’il venait d’entendre. Se demander pourquoi et pour qui on fait les choses, se dit-il, c’est enfantin, simple ; voilà une beau point de départ pour une philosophie de vie.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s