Discours d’un apatride

« Bonjour à tous et à toutes,

Tout d’abord, merci d’avoir fait le déplacement. J’apprécie le fait que certaines personnes parviennent encore à se motiver pour quitter leur canapé. J’allais commencer par me présenter, mais étant donné le nombre de mains que j’ai serrées en arrivant, je me suis dit que cela n’en valait guère la peine. Tout ce petit monde présent aujourd’hui dans cet amphithéâtre semble déjà bien me connaitre. Je vais donc nous épargner à tous un discours longuet et égoïste traitant de ma petite personne et aller directement à l’essentiel. J’ai été invité aujourd’hui pour vous parler de ce qui nous lie et nous divise, de ce qui nous définit, de ce qui nous emprisonne et parfois nous libère. Je vais tenter de partager dans le temps qui m’est imparti une vision, ma vision, d’une notion souvent abordée mais rarement claire, je veux parler de l’appartenance à un pays, à une nation.

Evidemment, ce discours sera sujet à controverse, et c’est très bien. Ce qui ne peut être remis en question n’existe pas vraiment. Je questionne donc je suis. Avec ou sans le « me ». L’essentiel étant de sonder l’au-delà, de creuser l’Histoire à la recherche des origines. Non pas pour poursuivre un but, pas forcément, cela est trop personnel, mais simplement parce que le statu quo est une chose absolument abominable et contre nature. Rien ne reste identique à lui-même : chaque seconde qui s’écoule est témoin de transformation, chaque jour qui passe permet un renouveau, pour celui qui sait le saisir. Et puis il est bon de remettre régulièrement en cause la pensée dominante. Car, comme le disait Walter Lippman, « Lorsque tout le monde pense pareil, personne ne pense vraiment ».

Je vais vous épargner les détails sur l’Histoire des peuples. Je ne suis pas historien, juste un passant de l’Histoire, un tiret dans l’existence du Monde et de l’Univers. Les notions que je vais aborder sont simples. Enfin, je crois. Vous savez, parfois je me demande pourquoi j’en viens à discuter ce genre de sujets dans une assemblée contenant toujours une proportion non négligeable de personnes venues simplement pour réagir sans agir. Des individus qui interviennent simplement pour détruire, irrationnellement, juste par plaisir. Ils n’aiment pas et, eu lieu de passer leur chemin, s’arrêtent pour mettre le feu aux maisons qu’ils croisent, sans rien reconstruire une fois le brasier essoufflé et les cendres éparpillées par le vent. Aujourd’hui, j’aurais presque envie que ces gens me viennent en aide pour brûler ce que l’Homme a mis en place et qui nuit à la prospérité de notre espèce, je veux parler des frontières.

Je me souviens d’un voyage en Afrique du Sud il y a quelques années. Je n’avais pas d’itinéraire pré-dessiné ni prédestiné. J’errais au gré des sorties d’autoroute, puis je suivais l’océan. Parfois je m’arrêtais pour contempler les vagues déferlant sur les formations géologiques millénaires, au minimum. J’imaginais l’époque où ces sédiments s’étaient déposés, dans des mers plus ou moins chaudes, lorsque les continents n’étaient pas disposés comme aujourd’hui. A l’époque, la plupart ne formait qu’une seule et énorme masse: Gondwana, Pangée, jusqu’à la disposition que nous connaissons aujourd’hui. Evidemment, il n’existait pas de frontières invisibles, tout juste physiques. Et puis l’océan, à perte de vue. Ces frontières ont évolué au gré du mouvement des plaques tectoniques, favorisant la diversification des climats, de la faune, de la flore, de la vie. Au Jurassique, les dinosaures n’avaient pas besoin de passeport pour traverser le gros morceau de terre sur lequel ils erraient et finiraient bientôt leur existence, terrassés par l’impact d’un astéroïde combiné à un épisode volcanique majeur. Ils se baladaient, simplement, profitant de ce que la Terre avait à offrir. Pas de contrôles aux frontières, pas de visas, pas de duty-free, tout au plus des fleuves, des forêts denses et beaucoup d’eau.

Je me baladais donc au bord de l’océan en Afrique du Sud et arriva après quelques errances vers la petite ville de l’Agulhas : le bout du monde. Enfin, le bout du continent africain. Le point le plus au Sud de ce morceau de terre tel que nous le connaissons aujourd’hui. Un flot continu de touristes se dirigeait vers un petit îlot artificiel de briques situé au bout d’un ponton en bois. Chaque famille ou groupe se faisait prendre en photo tour à tour devant une plaque verdâtre, sans doute en fonte, avec dessus une inscription qui laissait comprendre : « à gauche (Est) l’océan Indien – à droite (Ouest) l’océan Atlantique ». Je m’approchais en observant ce petit manège ininterrompu de curieux, fiers d’avoir atteint cette partie du globe. Arrivé au pied du petit monticule, je regardais au loin vers l’océan, dans le prolongement du trait dessiné sur la plaque. Je ne voyais rien qui laissait entendre qu’une quelconque limite physique existait entre ces deux volumes d’eau. Du bleu, foncé, à l’infini, de part et d’autre. Rien de plus.

Je vois beaucoup d’entre vous sourire. Evidemment, ma remarque peut paraître absurde. Pourtant, elle pourrait être l’illustration parfaite des maux qui ont miné et qui minent encore nos civilisations. Je veux parler de ce besoin de l’humanité de nommer les choses, de diviser pour s’approprier, de ramener le monde à des concepts qu’il peut saisir. Bien sûr c’est indispensable. Mais c’est aussi très destructeur. Car ce besoin de diviser a conduit la création de territoires autres que ceux définis par la nature, et à tous les conflits, guerres et génocides répertoriés dans les livres d’Histoire, et à tous ceux dont on ne parle plus guère.

Vous conviendrez avec moi que le requin qui nage au loin dans le prolongement de cette pancarte n’a sans doute pas conscience qu’il change d’océan : il déambule dans un continuum. Il ne passe pas non plus de contrôle frontière à cet endroit précis. Quoique je n’ai jamais été vérifier par moi-même.

Pouvez-vous me dire ce qui délimite la France de la Belgique ? La Russie du Kazakhstan ? L’état de Californie de celui du Nevada ? Où est ce trait qui apparaît sur toutes les cartes ? Où est cette limite ? Qui l’a dessinée ? Comment ? Pourquoi ?

D’autres limites sont plus évidentes : une étendue d’eau sépare la Grande-Bretagne de la France, une autre l’Australie de la Nouvelle-Zélande. Mais doivent-elles pour autant forcer les gens à se sentir différents ? N’y a-t-il pas une certaine constance dans la notion d’humanité, via l’ADN ou certaines origines qui devraient favoriser notre rapprochement et non notre éloignement ? Et d’ailleurs, qui a donné ces noms aux pays ?

Au final, être Français c’est d’abord être bloqué par des frontières qui n’existent pas et qui, en plus, ont évolué au cours de l’Histoire. Parler de la langue, de la nation, de devise, d’hymne, cela vient bien ensuite. Se définir ou tenter de se définir c’est bien. Constater avec lucidité les limites de cette démarche, c’est mieux.

Vous me direz que même les animaux délimitent des territoires sur lesquels ils essaient d’établir une dominance. Certes. Mais peut-être pouvons-nous utiliser cette conscience qui nous est donnée pour dépasser ces divisions géographiques et construire quelque chose de plus grand et pérenne ?

Car aujourd’hui des personnes sont cantonnées dans des régions dévastées et austères simplement parce qu’elles ne sont pas nées au bon endroit, endroit qu’elles n’ont pas d’ailleurs choisi. Bloquées parce qu’elles n’ont pas le « bon » nom sur ce morceau de papier appelé passeport. L’arbitraire domine le monde : l’argent et l’identité. Le déterminisme n’a pas toujours que du bon, à supposer que vous y croyiez. Combien de gens se battent et meurent aujourd’hui pour des parcelles de terre pour lesquelles il est impossible de dire où elles commencent et où elles s’arrêtent, autrement qu’en suivant des lignes Maginot?

Bien sûr il est facile de parler de tel sujet bien installé dans un pays stable, économiquement développé, où les individus meurent suffisamment vieux pour réaliser qu’ils n’ont pas vraiment vécu et n’ont jamais atteint ce bonheur dont on leur a tant parlé. Bien sûr. Ces mêmes personnes profitent de ce statut pour passer d’un pays à l’autre, munis de ce petit livret de couleur rougeâtre, verte ou bleue (c’est selon) franchissant sans problème certains obstacles insurmontables par les membres de ce même pays. Selon que vous êtes nés, etc. Il faut bien que quelque chose soit fait, tenté, dit, discuté. Peu importe la personne si le monde peut être changé.

Imaginez que demain nous découvrions une planète habitée par une civilisation extraterrestre. Comment voyagerions-nous ? Faudrait-il créer un passeport « Terrien » ? Devrions-nous mettre en place un contrôle aux frontières avec plusieurs stations du type ISS ? Ce passeport serait-il délivré à tous les citoyens, indépendamment de leur revenu, de leur pays d’origine et de leur habilité à voyager dans l’espace ? Ne serait-il pas judicieux de créer un tel document aujourd’hui ? Au moins, cela remplacerait les documents existants dont le pouvoir semble démesuré compte tenu de notre temps de passage sur cette planète. Un passeport « Terrien », pour que tous nous puissions profiter de cette belle et unique pseudo sphère recouverte à 70% d’eau.

Vous connaissez mon histoire, je suppose. J’ai beaucoup voyagé, justement grâce à ce passeport. Ce que j’ai vu, quel que soit le pays dans lequel j’ai posé mes valises, reste identique : des personnes simples, se battant pour vivre ou survivre, pour subvenir aux besoins de leur famille, toujours prêts à sourire et à aider. Tout cela semble bien loin des informations relayées à travers les petits écrans. Rien n’est complétement blanc, ou noir. Cela dépend aussi et surtout de votre comportement. Votre être attire votre vie, et conditionne les réactions des gens croisant votre chemin. Un sourire en appelle un autre. Une menace engendrera une réplique. Rien de bien nouveau sous ce Soleil.

J’ai vécu dans plusieurs pays. Et je me suis toujours senti chez moi partout. Citoyen du monde, j’ai ressenti la chaleur transmise par chacune de mes nouvelles rencontres, aussi parce que je suis resté ouvert. La plus grande découverte ? Voir que chaque être humain rencontré a les mêmes interrogations, craintes et espoirs que l’inconnu qui débarque dans son pays. Serrez une main, un sourire aux lèvres, et vous ouvrirez toutes les portes. La peur existe jusqu’à ce que vous franchissiez le pas de la connaissance.

Ce que je veux transmettre aujourd’hui, comme je le disais au début, est relativement simple : les frontières actuelles sont virtuelles. Elles ont été façonnées par l’homme pour satisfaire ce besoin de contrôle. Elles sont l’équivalent du crâne pour le cerveau et la pensée : une enveloppe qu’il serait bon de casser pour accéder totalement au bonheur qui transpire d’une relation sereine entre deux êtres humains qui s’écoutent et se respectent.  Nous sommes dans le même bateau, voguant sur un océan unique, tous composés des mêmes atomes, dans un univers en expansion. Vu de l’espace, nous sommes des insectes se déchirant pour des bouts de territoire sur un caillou sphérique perdu au milieu de l’espace. Tout bien considéré, les traits pointillés sur les atlas semblent bien ridicules.

Nul doute qu’il est aujourd’hui difficile voire impossible d’envisager un abolissement des frontières pour l’Homme, au même titre que celui existant pour l’air que l’on respire ou bien pour certains échanges d’informations ou financiers. Paradoxal, non ? En ce moment, je vous imagine lister l’ensemble des problèmes que cela poserait : identité, nation, pays, fonctionnement, éducation, etc… Et la peur de l’autre. Alors, comme cela, vous ne voyez que le chemin sinueux escaladant la montagne et non son sommet ?

Ces frontières virtuelles sont bien pratiques pour contenir l’entropie, au moins c’est ce que la plupart pense. Il est si facile de jeter une goutte d’eau de javel dans le bocal de son poisson rouge sans subir aucun effet néfaste, simple spectateur d’un désastre déclenché à distance. Oui, mais la Terre n’est pas un bocal. Et bientôt, nous serons tous des poissons rouges incapables d’échapper à notre propre poison. Et personne pour changer l’eau…

A travers cette intervention, je n’espère qu’une chose : que vous vous rendiez compte de la chance que nous avons, que vous avez, de pouvoir parcourir le globe sans contrainte, simplement parce que, sans raison apparente, vos premiers pas se sont faits dans un recoin plus vert que les autres. Et aussi parce que des gens avant vous ont délimité ce recoin de manière totalement arbitraire, traçant des traits invisibles sur des cartes fausses, avec des noms inventés. Je voudrais aussi que vous songiez à aider, non votre prochain car il n’existe pas encore, mais bien votre voisin, géographique ou non.

Je pense que les dés ne sont jamais vraiment jetés et qu’il est toujours possible de rebattre les cartes. Ou dans notre cas, de les redessiner.

Je vous remercie de votre attention. »

——–

 

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