Tu vois, c’est ça la vie

La première représentation de la pièce de Molière, dans laquelle il avait décroché un rôle principal allait bientôt commencer. Et lui était là, seul parmi une foule d’inconnus venus encourager leur progéniture ou faire semblant de s’intéresser à leur vie au sein de l’école, peut-être par obligation sociale. Debout au devant de la scène, il regardait ses pieds comme un enfant puni par le maître d’école pour avoir refusé d’obéir aux ordres. Avait-il désobéi aux ordres? Non, pas vraiment. Pas encore. Il regardait ses pieds car il craignait de croiser le regard des autres. Pour lui, ce n’était pas seulement des yeux, des pupilles de couleurs différentes chargées de transmettre un message au cerveau. Pour lui, ces yeux étaient chargés d’émotions. Il pouvait y déceler la peur, le dédain, l’angoisse, la tristesse, la honte, le bonheur parfois. Il y voyait la solitude mélangée au désespoir.
Bien qu’encore jeune, il craignait ce regard. D’abord car sa confiance en lui était à son image: frêle et incertaine. Il remettait tout en question, à commencer par lui-même. Il ne savait pas pourquoi. Chaque pensée, chaque acte était décortiqué, analysé et soumis à controverse. Il voyait les autres avancer dans le monde avec certitude alors que lui ne savait pas comment s’habiller le matin, ou même pourquoi il fallait s’habiller. Il se voyait avancer à travers les mimiques de ses observateurs, tel un miroir parfait: à chaque sourire ou froncement de sourcils, il pouvait corriger le tir et adapter son comportement afin de satisfaire les exigences de l’autre.
Mais s’il fuyait ces regards, c’était surtout pour éviter toutes les émotions qui leur étaient associées. Comment ne pas souffrir quand l’autre, de manière inconsciente, vous transmet toutes ses sensations d’un seul bloc. Imaginez recevoir en quelques secondes l’équivalent de plusieurs G émotionnels au travers de l’expression d’un regard combiné à celle d’un visage. Que faites-vous de cela? Si chaque personne partageait avec vous en l’espace d’une seconde sa vie, toutes ses souffrances, ses bonheurs, ses inquiétudes, y survivriez-vous? Il avait peur du jugement des autres mais aussi de leur vie intérieure. Sondez l’abîme et elle regardera à son tour en vous, disait un grand philosophe.
Il souffrait de la souffrance des autres. Il n’était pas encore assez mûr pour comprendre que les émotions ne sont que passagères. Simples intermédiaires entre nous et un monde qui se contente d’exister, elles ne devraient pas seules guider nos vies, mais juste être le moyen de regarder en soi et d’écouter son corps dans les moments les plus importants de notre existence.

Lui ne pouvait pas encore les supporter. Il préférait regarder ses pieds. Parfois, forcé de lever la tête dans l’intérêt du rôle et pour suivre les instructions du metteur en scène, il cherchait l’horizon, un horizon dépourvu d’êtres et de regards. Fuyant la foule d’yeux scrutant son comportement, il se refugiait dans l’au-delà, lieu imaginaire amorphe où tout est à construire et personne ne peut vous submerger avec ses problèmes personnels.

Il connaissait ses répliques par cœur, et celles de ses camarades. Chaque mot défilait dans la tête comme dans un karaoké, ponctué parfois de couleurs qui délimitaient les grands paragraphes de l’oeuvre. Quand le coup d’envoi fut donné, il sentit monter en lieu une petite sensation de bonheur: enfin un peu d’action. C’était pour lui le seul moyen de focaliser ses pensées envahissantes. Tout se déroula sans accro majeur. Comme prévu par l’ordre social en place, la foule applaudit. Les parents récupérèrent et congratulèrent leur progéniture, puis tout ce petit monde quitta la salle de spectacle.
Lui se demanda ce qui l’avait poussé à accepter de participer à cette pièce. Était-ce la volonté d’appartenir à un groupe, de se sentir accepté? Ou alors une volonté selon lui plus critiquable de plaire à certains petits camarades? Les deux hypothèses semblaient plausibles. Le plus difficile était de savoir ce qui avait pris le pas dans l’inconscient pour mener à une telle décision. Il passa son chemin sur cette question. Cette apparition publique l’avait vidé de son énergie.

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