Trace de passage

Il pouvait passer des heures entières allongé dans l’herbe à contempler le cosmos. Au fil de ses lectures et de ses écoutes, il s’émerveillait toujours plus dans ce univers si lumineux et pourtant empli de si nombreuses zones d’ombres. Tant de questions sans réponses. Tant d’espace et si peu de temps pour le découvrir. Tout était-il écrit? La liberté existait-elle? Pourquoi?

Il avait fini par convenir que l’absence de réponse n’empêchait l’expression de la vie. Le monde se contente d’être. Et puis, de toute façon, il sentait en lui que le fait de savoir ne résoudrait pas tout. La connaissance de l’origine n’aide pas toujours à avancer: le corps doit se mouvoir.

Parcourant aléatoirement le ciel de ses yeux, il se souvint soudain d’une chanson qu’il avait découverte peu de temps avant. Les paroles traduites disaient quelque chose comme: « la lumière continue infiniment son chemin, même après la mort* ». Cette phrase le marqua profondément. Regarder le ciel, c’est sonder le passé. Plus encore: voir, c’est voir ce qui n’existe plus. Bien qu’extrêmement court à nos échelles, le temps de trajet de la lumière n’est pas nul. Au moment où cela vous parvient, ce que vous observez n’existe plus. Mais alors, se dit-il soudain, vivre dans le présent a-t-il un sens étant donné que tout ce que je vois a déjà changé? Toute interaction se fait-elle avec le passé, qu’on le veuille ou non?

Seule la lumière porte en elle l’intégralité du vivant et de tout temps. Elle est le témoin fidèle, universel et intemporel de l’Univers, elle est son archive, sa mémoire. Elle est le support et le messager. Elle transfert des morceaux de présent dans un monde en devenir.

Cette idée le remua pendant plusieurs longues minutes. Il remit quelques morceaux de bois dans le feu de camp, tapotant au passage quelques braises afin de raviver une flamme mourante. La lumière du foyer éclairait des arbres aux alentours dont les ombres temporaires dansaient frénétiquement dans la nuit claire.

Finalement, pensa-t-il, rien ne sert de vouloir laisser une trace de notre passage dans ce monde, la lumière s’en charge pour nous. Si quelqu’un, un jour, allongé aux confins de l’univers, vient à pointer sa longue vue vers mon feu de camp, c’est moi qu’il verra, assis ici, illuminé par ses flammes. La lumière, transportant une représentation de ce moi présent, est le témoin immortel de mon existence. Plus solide qu’un livre, plus universelle qu’une idée, elle continuera ensuite son chemin jusqu’aux limites de l’Univers observable où rien ni personne n’existe encore pour attester ma présence.

Alors je pourrai mourir en paix, puisque ne semble exister que ce qui peut être capturé par nos sens.

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