Qui m’a placé dans ce monde?

Assis au bord de l’eau, le regard vide et perçant, comme traversant toute matière, il contemplait le manège des araignées d’eau glissant sur la surface de l’étang, se laissant porter par la vie et leur envie. Il regardait le monde et ses occupants bouger, danser, valser, sans contrainte ou sans conscience de l’existence de contraintes. Ou peut-être tous avaient-ils compris et dépassé ce stade? Peut-être étaient-ils tous libres, les occupants de ce monde, tous sauf l’Homme?
Il imaginait un monde à part existant sous la surface de l’eau: les poissons vivaient dans un royaume dirigé par un chef rustre et autoritaire qui, pour punir ceux qui n’obéissaient pas aux lois, forçait ces administrés à se sacrifier en s’accrochant à l’hameçon du premier pêcheur venu. Entourant leur congénère comme dans une foire, les autres partisans se massaient alors en nombre autour du condamné. Ils attendaient avec impatience l’exécution du châtiment: souffrir attaché à un crochet sur lequel est normalement fixée l’habituelle et délicieuse nourriture.

Y rester sur sa faim.

Juste à côté du parvenu, un autre citoyen tenait un petit panneau sur lequel était écrit: « Vous, qui avez transgressé l’ordre établi, soyez-en exclu ». Sitôt l’appât apparu, le condamné se voyait poussé vers sa fin supposée. Supposée car, parfois, le démon d’hors de l’eau renvoyait le pauvre bougre dans sa cité après avoir extirpé le pic de sa chair. L’onde de choc créée par cette réapparition soudaine et imprévue laissait souvent les administrés pantois: la justice sous-marine n’était donc pas infaillible? Comment une personne jugée coupable pouvait être renvoyée purement et simplement dans le groupe qui l’avait condamné? Qui avait le dernier mot en matière de sentences? Qui pouvait décider infailliblement du sort des êtres errants sur cette planète et dans ces lacs? L’acte de juger ne supposait-il pas l’absence totale de fautes pour celui dispense le verdict? Cet être était-il simplement coupable d’exister?

Les araignées d’eaux continuaient leur ballet incessant à la surface de l’eau. A la limite entre ces deux mondes, comme gardiens de l’Asphodèle, elles semblaient ne se soucier ni des affaires d’en bas ni de celles d’en haut. Tout semblait glisser sur elles comme la bienveillance sur l’âme d’un bourreau.
Le petit garçon se leva soudain: il avait envie de pêcher un peu. Lui aussi avait son mot à dire sur l’organisation de la vie sous-marine. Et personne ne lui en tiendrait rigueur. Après tout, faute de pouvoir passer d’un monde à l’autre, il restait cette entité inconnue et redoutée sur laquelle les habitants du monde aquatique basaient leur existence. Et, un tantinet réfractaire, il s’imaginait déjà renvoyer les malheureux élus dans la patrie qui venait de les exclure. Parce qu’après tout, parfois, cela a du bon de remettre les croyances en question.

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